Edition de l’Absurdistant -

leko2labs@free.fr

Les Chroniques AGADAS
par la Tante Jeanne

A la base, une irrépressible envie d’autre chose, n’importe quoi.

Puis, la fatigue, le stress poussant à trouver un plan suave, doux, reposant sans prise de tête, avec du soleil et une mer bleue, un plan simple.

Deux jours et 15 coups de fils plus tard, après les enchères sur Internet, les questions métaphysiques à deux balles, les catalogues, les opérateurs pressés et empressés; une décision s’impose : Agadir du Maroc parce qu’il y fait 28°C, 3 h d’avion et que Tenerife affiche complet.

Départ 7h du mat in extrémis, because pas entendu le réveil sonner. Ai Sauté dans un taxi - halluciné complet sur son compteur ; baratiné l'hôtesse bagagiste pour encore enregistrer, passer en douane au pas de charge sans la moindre molécule de café envisageable –…m'écrouler en sueur sur le siège de l’avion .Ouf…

Aéroport d’Agadir 11 h, ciel bleu Charlie Tango, météo au beau fixe, doit faire 20°C, je retire une couche – le T-shirt et moi on n’en croit pas nos yeux! Enfin du soleil, un vrai, avec les rayons; que même ta peau si les yeux la ferment, elle le sentira. Du solide, du réel. Sur le tarmac du parking, les bus attendent peinards. Les touristes épars se dirigent vers eux, l'air un peu hagards. Plus l'habitude du soleil.

Au dehors, les premières constructions locales; bétons chic, un air vaguement arabe. Tout le long de la petite route reliant l’aéroport à l’enclave touristique; bétons bidon-ville, la misère, la pauvreté, l’errance. Le décalage horaire, c'est en heure, le décalage des mondes, c'est en siècles. Mondes étrangers à la porosité imperméable. Canette de coca au milieu de nul part.
Et aussi loin que l'œil aille, un ton , un ocre rouge, dilué vers le rose, terracota; une poussière venue des entrailles de la terre, et qui la recouvre jusque dans les travaux des hommes . Quelque chose d’intime, comme une eau fœtale, légère, transparente. Un voile de pudeur et de chaleur.

u

Un touriste reste un individu comme un autre. Où qu’il soit, il amène ce qu’il est. Tribu majoritaire : les moutons, ceux qui acceptent tout , les hypnotisés du discours... Tu leur parles fermement, leur dis “ quoi faire ” , “ où est la vérité ”- première à gauche 2ème à droite; et les voilà rassurés, tranquilles, prêts à penser pépère et bye-bye l’esprit critique. En villégiature , ils se laissent donc bagués par certains “ Club de vacances ”, comme de gentils agneaux la veille de Pâques. Dès l’entrée, les voici affublés d’un bracelet plastic tatoué d’un numéro; scellé au poignet jusqu‘au dernier jour, celui où ils seront “ délivrés ”; un peu comme les animaux d’abattoir, les prisonniers politiques, les malades dans les hôpitaux – et encore, là tu peux négocier – avec l’infirmière surtout si elle est jolie - mais ici au Club MiradOR pas question.
No négociation. Cerise sur le gâteau, l’ornement indésirable menace constamment ta tranquillité , tu payes cher si tu l’abîmes, tu payes très très très cher si tu le perds.
Il s’agit du Règlement , et il ne souffre aucune exception, vacances ou pas .

- "Non Madame, ni à la cheville, ni à votre sac. Au poignet, pas au pied, nuance. "

Vu que personne n’a jamais rouspété, ça devient normal.
Donc, 1 heure plus tard , l'hôtesse de l’agence de voyage m’accueille un peu gênée lorsque je débarque dans son bureau avec mes valises, suite à mon refus d’obtempérer .

Je n’aime pas les obligations en temps “ normal ” . 4 piscines, même chauffées , n’arriveront pas à me convaincre. T'obliger à porter un truc pour te rendre "repérable" et "différent", ça me rappelle quelque chose…rien de bon. En attendant, il faut me loger. Solution après discussions et tractations, en tête à tête, l’hôtesse et moi – nous sommes samedi après-midi, les bureaux de Bruxelles sont fermés... tractations; solution: Vers 15h je débarque au Club “ la Kasbah ”.

u

Pas de bracelet ni de réelle obligation. C’est un petit Club sympa, familial presque. Pas de tape-à-l’œil. Le hall d’entrée me plait d'emblée. Dans un orient humble , il accueille généreusement le promeneur entre ses murs Taddelakt lustré. Et cette couleur, toujours la même. Rosée dans le soleil, ambrée dans la pénombre. Le club est presque vide, mais manque curieusement d’intimité. Est-ce le personnel trop présent par le manque de clients ? Sont-ce les trop rares clients très “ regardants ”, campés dans leurs conventions sociales importées, ajoutées à celles qu’impose ici le Ramadan en cours, y compris pour le personnel des hôtels. Enclave oui, mais pas dissidente. Chacun montre l’exemple à l’autre, Occident et Orient se regardent face à face, drapés dans leurs certitudes d’appartenir au camp des vainqueurs. Les uns parce qu’ils peuvent payer, les autres parce qu’ils savent souffrir.

Un jeune animateur marocain me soutient fermement à propos du problème Berbère, qu’il n’existe pas – “ C’est une invention des Français ! ”. Son compatriote, ancien étudiant en Philo à Casa , avec la gentillesse due à un malade lui dit doucement : “ Le Roi est l’inventeur du problème Berbère ”. La discussion n’ira pas plus loin. Entre pudeur et endoctrinement, le décalage des mondes sonne le tocsin. 

Dans les cours de philo Marocains, Diogène cherche "la vérité" à la lueur de sa lampe, pas "un homme" – non – pourquoi faire puisqu'un musulman est bien évidemment un homme n'est-ce pas ?

Les rares clients : un couple de Kenyans , mère et fils . La dame sympa n’a d’opinions sur rien, et son fils se la joue golden boy éreinté . Rien à dire, rien à faire. Plus loin, une jolie jeune femme, éducatrice pour enfants handicapés en banlieue parisienne, irradie "d'energie positive" comme on dit, elle semble d'ailleur être ici la seule personne “ vivante ” . Je dirais même un peu Allumée. J’aime les allumés; les éteints m’emmerdent. Nous parlons un soir de ses projets, de sa volonté d'être utile à d'autre. Son ardeur est contagieuse, c'est très agréable et un peu énervant lorsqu'on est déjà convaincu .Comme elle brille fort, il y a autour d'elle un petit essain de jeunes mâles virevoltants et elle ne sais plus où donner de la tête.
Le hammam est en réfection . La nourriture est quelconque .

Je traîne le dimanche matin , j’établis le bilan des frustrations et des possibilités. A midi, j’incruste discrètement le Club Med , de l’autre coté de la rue, avec vue sur la plage , la mer , le soleil qui se couche dessus.

A 18 h , ma décision est prise . Hop, une lettre , deux coups de fil , un crochet le lundi matin par l’Agence de voyage , et zou… au 3ème club il sera très exactement …M…vacances.

u

La qualité et la convivialité de la table du “ Club Med ” est mondialement réputée et n’a d’égal nul part ailleurs. On y rencontre pêle-mêle commerçants, industriels, médecins, rentiers , sportifs ,et autres pseudo-élites sociales. Il faut rendre à César ce qui lui appartient , le niveau des conversations, passé le “ quant êtes-vous arrivé ? ”, revêt généralement un caractère intéressant, tant les personnalités présentes sont définies par une activité indépendante , lucide et accessoirement lucrative. Une volonté de fer faire .

Mon meilleur ami, le hasard , a joué ce midi plusieurs tours dont il a le secret. Sous un soleil magnifique, autour d’une table à peine ombragée par les bougainvilliers en fleurs, s’assirent presque simultanément , sans concertation puisqu’ils ne se connaissaient pas et nous le sûmes dès le premier tour de table des questions-réponses : un médecin militaire français à la retraite, une infirmière suisse reconvertie dans les produits pharmaceutiques ; une autre dame infirmière en crèche accompagnée de sa fille , une plantureuse blonde ; et enfin une G.O. travaillant ici à Agadir comme kiné. On s’étonne de la coïncidence médicale. Ca change des erreurs. Puis vint mon tour d’annoncer une activité. Serais-je par hasard aussi …? Quatre paires d’yeux attendent une réponse pour alimenter les statistiques . Je souffle : Ma profession n’a aucun rapport avec la médecine , mais ma mère est phyto-aromatologue. A propos de la médecine traditionnelle, je ne parlerai qu’en présence de mon avocat.. Nous avons tous bien rit.
Parce qu’ici rien n’est grave. Surtout pas la médecine qui rend malade. On peut jouer franco, because ça dure pas. Le temps des vacances dans ce havre de paix. Le temps d’une parenthèse hors du monde du devoir, des habitudes, des conventions . Serait-ce le monde réel ?


La kiné à coté de moi papote avec le charmant monsieur retraité , un homme d’une septantaine d’année, encore très vif et très vert. Les Ray-Ban visières lui vont à merveille. Depuis sa retraite, il preste pour le Club comme médecin-conseil et jouit manifestement de sa splendide retraite active et de ce job sur mesure.
Elle parle, elle parle. Son accent fait frétiller mes papilles auditives. Même si elle dit soixante-dix ; 8 uït et pas wouît - c’est instinctif, j'appartiens moi aussi à la tribu des Ménapiens surréalistes.
Un moment , je n’en peux plus, je tourne la tête vers elle et lui pose la question qui me brûle de curiosité : T’es de Bruxelles, genre Uccleû (le Neuilly made in Belgium) ? Elle me regarde prise au dépourvu. On n’a pas dû la lui faire souvent celle-là. Un Belge, à l’autre bout de la planète, je le capte à l’oreille après 5 minutes.

-"Comment tu sais ça ?"
-"J’ai un paquet de clients à Uccleû, à Rodheû , tu voa kwa? 
-" Clients ? T’es qui, tu fais quoi ?"

Je lui raconte mon boulot, la déco, les peintures murales , les commanditaires chics et tout.
Et là, d’un coup, elle me raconte sa vie. Il y a encore 6 mois, elle faisait de la déco, comme moi Patine & Cie. Elle s’appelle Françoise R. Elle a réalisé de gros chantiers et a travaillé des années sur Bruxelles quartiers chics.  Puis un jour , un client, de trop , trop gros , la Mafia Russe. Un chantier magnifique. Dix millions. Ils lui en ont juste mis deux dans la vue. En même temps, elle a avalisé les affaires pas trop florissantes de son mari. C’est bien connu , les emmerdes se déplacent par paquets de six ou de douze selon les saisons.
Total, le mari à plongé, elle aussi. Procès, huissier, saisie; la mafia qui menace les enfants de son ami avocat qui pris de panique laisse tomber . Re-huissiers, faillite, puis plus rien.

Elle est passée très vite sur son séjour à l’hosto, sanglée tellement elle pétait les plombs. Sur le moment , j’ai même pas osé lui demander si elle avait des gosses. Finalement , après la cure de sommeil et les médocs, elle à tout largué. Avec son diplôme de kinésithérapeute – heureusement qu’elle pratiquait toujours un peu – elle s’est embarquée pour le Club.
Six mois qu’elle bosse entre Opio , Meribel et Agadir. Elle a changé de vie. Ca lui fait bizarre de se rappeler.
Elle ne veut plus penser à Bruxelles et au reste. J’ai presque honte d’avoir ouvert une parenthèse dans son répit. Son histoire m’a montré ce que je sens d’instinct : il faut faire des choses à sa mesure , ne pas trop s’éloigner de soi au risque de se perdre.

u

Au sauna…. Ou tout sur Yves Rocher Monsieur Yves Rocher à débuté voici 40 ans avec une crème fameuse contre les hémorroïdes vendue par le biais de petites annonces dans les journaux. Il est en somme l’inventeur, bien avant la Redoute, de la vente par correspondance. C’est un Breton , toujours vivant , en Bretagne comme il s’entend, à coté de l’usine où il fabrique ses produits et même ceux de ses petits camarades, comme par exemple certains rouge-à-lèvres Yves St Laurent. Seul concurrent direct : L’Oréal.
Mais Monsieur Yves fait rêver les filles simples. Pour entrer dans le “ Club ” des franchisés, il faut montrer patte blanche : vingt mille francs français pour l’accès à l’enseigne, et un contrat drastique d’exclusivité réciproque.
Comme dit la dame “ Tu ne vends qu’eux, ils ne vendent qu’à toi ”. Une marge fixe de 30 % sur le prix hors taxe, promo ou pas. Sympa Yves.

L’autre dame avait écouté jusque là tout en faisant son petit calcul “…30%… Faut en faire du chiffre pour que ça paye ”.
Oui, évidemment faut faire du volume, mais y a les cabines de soins. Yves l’a bien compris, son nom attire la chalande. Des produits aux services, il n’y a qu’un pas. Franchis allègrement par Yves et ses consœurs pour la même raison. Le fric.
Lui , il taxe les box à raison de 2000 FFR par cabine et par mois. Elles, elles sont obligées de faire les soins pour s’en sortir. Le Mac de la cosméto à distance. Très fort le mec. Et en plus, l’enseigne amène effectivement des clients.

Les esthéticiennes qui ont voulu se mettre à leur compte après être passées par Yves Rocher en ont fait les frais.
"Jeannine Durant" ? Vas-y te faire connaître et reconnaître. Bref, la patronne de cette franchise de province, près de Clermont Ferant, qui racontait tout cela, en avait marre, 20 ans après, des contrats, des contraintes, de sa prison de papiers inaltérable. Marre de se battre en plus contre les centres commerciaux, happeurs de clients, concurrents surpuissants et déloyaux.
Depuis 2 mois, elle y pense , elle va le faire , tout vendre, et après on verra……

u

Le Club semble être un endroit de passage pour les personnes entre deux chapitres de leur vie. Ici chacun peut trouver sa vraie nature. Savoir s’il est du soir ou du matin. Sportif ou lassif. Viande ou poisson . Fille ou garçon .
En vacances, je suis du matin. Dans la vie courante, je suis du soir. Savoir si on veut, évidemment on n’est pas obligé.

Au petit déj, par exemple, j’ai rencontré Michèle. Petite, cheveux courts quasi blancs. Epaisses lunettes de soleil années 70, rondes et carrées comme elle . Elle doit avoir environ 60 ans.
Son visage, taches de rousseur, confettis de peau blanche, petites rides aux coins des yeux, atteste sa quête de soleil, son goût des voyages. Elle parle de nombreuses langues : un père industriel, une nounou mexicaine, des études aux Etats-Unis….Elle a tellement voyagé.

Ancienne G.O, recrutée à 20 ans par la “ Duchesse ”, figure légendaire du Club Mediterrannée, qui, la voyant pour la première fois, s’écria
-“ Ma chérie, c’est formidable, tu as exactement la même voiture que moi ! ! ! ”

"La Duchesse": mi-Aristo mi-alcoolo, sauce artisti-coco. Une chef de village unique. En voyant cette belle gamine débarquer pour visiter le Club de Villar un 8 juillet au volant de sa Peugeot décapotable, la Duchesse ne voit qu’une chose : la fête magnifique et grandiose qu’elle pourra donner le 14 juillet grâce aux deux décapotables jumelles et jumelées par des arceaux fleuris bleu blanc rouge, défilant en fanfare, conduites par de belles plantes heureuses.

Après le Club, Michèle,la jolie blonde à rencontré un homme très riche, parent d’une famille princière orientale; avec tout ce que cela suppose de faste, de fêtes, de palace, de jalousie et d’interdit.
Elle à habité presque partout : Arabie , Usa, Asie … La pression a été supportable un certain temps - l’argent offre de nombreux avantages. Puis un jour à Paris, elle s’inscrit dans un club de bridge. C’est son truc le bridge. Cet "écart de conduite" occasionnera la dernière scène de ménage, de jalousie, de couple, d’entrave à sa liberté.

-"Et pour divorcer ?" je demande
-"Avec de l’argent on peut tout." me murmure-t-elle

Quel est le prix de la liberté ? Un sourire entendu...
Elle n’a pas d’enfant. Son ton pour le dire mêle dégoût et regret.
Non, elle n’aime pas les enfants. Mais l'âge venant, la solitude pesant, elle en souffre. Cela transpire parfois dans son discours. Elle cite les philosophes cyniques, fait l’éloge du bonheur dans la mort d'après Solon. Derrière sa grande lucidité, son profond goût de la vie, il y a l’amertume. Elle passe 15 semaines par an au Club, mais les chapitres de sa vie n’en finissent plus de se ressembler. Ses compagnons de cartes en viennent inévitablement à parler de leurs enfants, de leurs petits-enfants, dont ils sont très fiers. Leurs plaisirs doit la toucher. Alors elle cite Platon : “ Seulement après la mort d'un homme on peut juger de son bonheur”. Quel est le prix du bonheur ? La vie en société ?

u

Mon métier c’est mettre en lumière , en forme, en matière.
C’est créer une ambiance, un lieu. La peinture c’est la couleur, l’enduit c’est la matière.
Et moi, je veux savoir COMMENT ON FAIT LE TADDELAK, cet enduit rustique, oriental, à l’aspect lisse et brillant, comme le stucco que je tartine sur les murs depuis 14 ans.
Comme je suis têtue, depuis quatre jours, j’interpelle à la ronde pour trouver un chantier en phase. Ne pas attendre que “ ça tombe ”. En toute logique – enduits chics – endroits chocs – je déambule sur le bord de mer le matin, à l’affût du bruit, de l’odeur, des ombres en sueur; d’un bâtiment en travaux. J’en trouve un bien-sûr.

Des échantillons carrés de Tadelak à même les murs, des surfaces déjà entièrement recouvertes. Je touche. C’est doux, frais, légèrement crayeux.
Sur place, l’équipe des marbriers. Tous arabes limites lettrés, pas un ne parle français ou anglais. J’essaye dix minutes de pantomime surréaliste avec un petit homme au teint bisque très cuite . Pas sûr d’avoir vraiment compris... Attendre un peu, si le boss passe, c’est le matin.

J’attends dehors, je tourne en rond sous un ciel déjà très bleu. Du coin de l’œil j’observe deux hommes, la belle cinquantaine, Italiens comme leurs voitures, qui attendent également. Au bout de quelques minutes d’observation réciproque, nous faisons connaissance. Je raconte mon petit boniment au sujet du Tadelak. Un des deux hommes parle parfaitement français. Sourire impeccable, bronzage parfait, stylé – décontracté. Une voix chaude et rassurante, le regard clair et droit avec quelque chose de grand coquin dans Pinocchio. Il m’explique qu’il attend lui aussi le propriétaire du lieu, Italien également et en passe d’arriver.

Nous attendons. Il continue de me raconter. Il est venu de Milan avec son 4x4 sur lequel il a fait peindre à Marrakech des fresques sahariennes au goût très discutable. Il est marbrier. Il s’occupe des tableaux en mosaïque de pierre ; et bien sûr le marbre est de Carrare “Centre di Mondo ”. Il vient très souvent à Agadir. Au point de s’inventer des chantiers pour quitter Milan et la familia.
Surtout sa femme qui a bien failli l’accompagner cette fois-ci, mais heureusement, il n’y avait plus de place dans l’avion. Il retire de l’argent à la banque avant de partir, puis de retour, le montre à sa femme pour qu’elle soit convaincue qu’il gagne bien là-bas au Maroc à bosser comme un fou. Mais en fait, ici il ne gagne rien.
D'ailleurs, le gars qu ‘il attend est un mauvais payeur.

Agadir, la première fois qu’il est venu, il a rencontré une petite Marocaine très très sympa . Il dit ça avec un feu d’artifice éclatant dans son souvenir à ce moment, même si depuis, bien d’autres filles très très sympas ont défilé. Il fait la sortie de l’Unif locale et déclare tout de go que les filles de plus de 25 ans ne l’intéressent pas.
Ouf, pas de malaise, je suis clairement hors course.
Ici, c’est son pèlerinage aux sources de l’amour, sa cure de jouvence. L’Italien en chef fini par arriver. Il dit que les tadlakkis ne viendront pas aujourdh’ui. Il dit ce que j’entends depuis mon arrivée : va à Marrakech, à Fez, va voir la Médina de Coco Polizzi.

u

Jean Philippe. C’est un G.O. tout frais tout beau tout propre. C’est son troisième jour au Club. Il débarque comme moi, sauf que lui, c’est la première fois et que c’est pour bosser. Il parle du monde qu’il vient de quitter en disant “ nous, les petits, on n’imagine pas… ” Il est infirmier comme Papa chez lequel il vivait avec Maman à Marseille, jusqu'à cette idée nette de quitter, de faire autre chose. Le changement l’a un peu assommé, je crois.
Au milieu de cette foule hétéroclite il entend et voit tellement de choses inhabituelles: notables souriants en short de bain, informaticiens drôles et sportifs, vieux rigolos et tolérants…
Puis à table, naturellement, sans entraves et sans gène, les gens se racontent. Vies déroulées, débats d’idées, histoires vécues, rencontres et exemples en tout genre.
Toutes les vies sont des exemples, des propositions. Il y a une multitude de possibles loin des sentiers battus. Ici, on est le fils de personne. Au milieu de tous, on peut être très seul, on peut être soi-même.

Bien sûr à Marseille, il fume des pétards, peu’cher ! …et bien sûr, il ne dirait pas non à un petit joint…   Tu parles, Charles ! Il a tiré trois tafs sur ma clope améliorée avec un shit Marocain acheté en Hollande et summum du chic, fumé au Maroc; puis, il a sombré le phocéen.
Les paupières en happy end, un demi sourire et boum. Il dormait. Namur-Marseille 1-0. Encore une histoire belge, mais pas sûre qu’il la racontera…
Ca va lui faire une chouette expérience. Comme infirmier, je dis pas, pour le reste ça vaut le service militaire, en plus cool…

u

Hier, c’était les 50 ans du Club Med. Qui se souvient de Blitz ? De l’idée première, du feu ? Le premier est toujours un allumé.

Les visionnaires, les idéalistes, les fous font le monde. Les marchands s’en emparent, et ils le marketisent, les prêtres le dogmatisent , les politiques les utilisent. Mais ils sont, eux seuls, les “ créateurs ” du monde des hommes.

Donc, depuis cinq jours , tous m’engagent à aller voir la Medina d’Agadir où Medina de Coco Polizzi . Et ce matin je m’y rends enfin. Une “ Médina ”, je l’apprends ce matin-là, est la partie ancestrale d’une ville. Mais Agadir n’a pas de centre ancien. Un tremblement de terre a rasé le peu de constructions existantes.

Alors, c’est un Italo-Arabo-Universalis qui s’est chargé d’inventer un passé à Agadir. Depuis 8 ans il construit, sur un terrain de quatre hectares, un village complet, presque autonome, dans la tradition de l’artisanat local.
Restaurant Berbère, Riad, atelier d’artisanats, souks , musée, hammam, étang artificiel, tout y est.


Comme j’avais pris la première navette, j’étais seule ce matin-là, à déambuler dans ce décor de rêve des mille et une nuits. Encore un rêve dans le monde réel, un réel plus vrai que le rêve. Je touche, je vois, je sens. Le guide sympa et sentant me présente à Monsieur Polizzi en personne.

Je ne sais pas encore qui il est , même si d’instinct, je sens déjà tout. Un frère méfiant , la soixantaine, entre Clint Eastwood et Salvatore Dali, à l’image de sa bâtisse. Un haut mur d’enceinte en terre crue, simple et austère, accueille le visiteur et cache l'oasis, les constructions au regard.

Au fil de notre discussion, d'abord très vive, sur la terminologie des enduits et autres recettes de bonnes femmes, nous déambulons à travers les sentiers bordés d'oliviers jusqu'aux portes d'un quartier très animé, grand comme un terrain de football, traversé par une large allée centrale: les ateliers des artisans.
De vrais ateliers où l'on travaille sur place ce que l'on vend d'habitude ailleurs sans rien en savoir. Ici on peut admirer, discuter, observer et aussi acheter…bien-sûr.

Ces merveilles de l'Orient, hommes, art et choses confondues , attirent les touristes, les commandes. C'est une sorte de partenariat entre eux et Monsieur Polizzi. Personne ne croyant en son projet, il a tout financé seul. Les artisans de la Medina sont devenus ses meilleurs atouts. Mais ils ne seront jamais ses alliés. Il reste un étranger.

Après m’avoir montré ce qui deviendra son bureau, un sous-sol d’abbaye de style moyenâgeux, il m’invite à le suivre dans sa demeure personnelle. De l'extérieur : toujours simple. Passé la porte, un petit bijou de l’art mauresque. Murs d'ardoises venues de l'anti-Atlas, plafonds Tataoui en bois d'eucalyptus et laurier, tapis de pierre aux motifs géométriques irréguliers. Le tout ouvragé, détaillé de bas en haut . De minuscules ouvertures rarement vitrées, dans les murs et les plafonds, taillent des raies de lumière dans la pénombre des pièces.
Nous traversons les salons où j'entrevois mille merveilles. Murs entiers gravés aux motifs berbères. Sièges en ronce de thuya, aux formes surréalistes brillants dans la pénombre.

L'œil se perd, ne sait où regarder. Trésors à l'infini. Croquis, esquisses, coussins brodés, table en marqueterie d'os, de métal, de céramique. Sur un établi, quelques marbres sculptés -dont un pied énorme, très gréco-romain, avec des orteils à la Stallone, et le cuir des sandales usées dans la pierre de Carrare.
Et un corps de femme, à genoux, dos voûté, les cheveux encore prisonniers du marbre . Nous arrivons dans la lumière du patio. Le sol en est jonché d'ammonites fossiles. Jetées pèle-mèle; certaines minuscules, d’autres immenses. Les coquillages se détachent par endroit de la pierre, rappelant l’époque ou notre terre etait sous eau, et la vie essentiellement aquatique.
Dans un pays ou il pleut 10 jours par an, ça donne à refléchir.

Sur les rebords des fenêtres, des pots de fleurs en terre cuite, dégorgent de couleurs fleuries , comme des offrandes aux regards. L’heure avance, le soleil monte, et avec lui l’odeur suave de la terre grasse emplit l'air. On nous sert le café au jardin, sous les colonnades de bois sculptés et les cascades de bougainvilliers en fleurs.
La table est un large plateau de pierre ocre, à peine adoucie, aux bords irréguliers dont les parties fossiles se détachent en creu. Où que l'on regarde, l'objet le plus usuel, le plus insignifiant est l'œuvre d'un artisant confirmé. Ca sent l'humain, l'humanité, le rêve éveillé; ça sent bon.

Monsieur Polizzi est architecte, fils d’entrepreneur et frère d’architecte. Dès l’âge de trois ans, il traverse les ateliers de son père pour se rendre à l’école. Enfant, il partage la chambre du grand frère architecte.
Il passe ses nuits à le regarder travailler sur ses plans. A treize ans il est expulsé de l'école pour son manque d’allégéance au système scolaire. Une dernière année aux Beaux Arts de Casa achèvera sa formation. Il a quatorze ans, il commence à travailler. Conducteur de travaux à vingt ans; il se jure que le prochain client sera deux fois plus riche que le précédent. Aujourd’hui il reste un seul client potentiel sur sa liste : le Sultan du Bahrein. Une vie fertile, une multitude de chantiers plus somptueux les uns que les autres. Hôtel à Londres, Golf à Tokyo, projet d’avion décapotable, palais prestigieux. Un sculpteur, un peintre, un marbrier, un plafonneur, un maçon, un menuisier, un ferronnier; il est tout ça Monsieur Polizzi, un personnage.

u

Il y a une heure où le soleil s'abîme dans la mer, où l'eau du bord de plage devient fluorescente, où les derniers rayons cuivrent de rouge le sable mouillé. C'est l'heure où ça caille, où le vent se lève avec pour seule option une 'ptite laine sur les épaules. L’heure entre chien et loups.

Les oiseaux braillent, le hamman se remplit.
60 m3 de brume épaisse, d’air opalin. Les murs carrelés suintent, dégoulinent de vapeur et de sueur. Quelques bancs en bois . Les discussions vont bon train… Est-ce la chaleur, la promiscuité, la presque nudité; quelquefois, au gré du mélange des genres, une certaine intimité s'installe. On converse à voix basse, puis plus fort, et au bout de cinq minutes, ça peut faire très souk.
"Choukran, pot-au-feu, caviar…c'est la vie…-... si c'est pour marcher, autant marcher sur la plage… -...Alors le fisc, tu vois..." Ca fuse de partout. C'est blindé de monde et il en arrive encore.

Il ne reste qu'une place, sur le banc, entre deux femmes chicos, la cinquantaine - chicos au hammam, c'est Hermès tatoué sur les seins? Mais non, elles gardent juste leurs bijoux… (de famille?)… et tentent d'ignorer le reste du monde- Pas de bol, la seule place libre est sur le banc qu'elles occupent.
Le monsieur debout, la cinquantaine, en serviette de bain, hésite. - -"Allez Monsieur, au milieu, d'un coté ou de l'autre ?…" lance l'une d’elles. - "Entre les deux mon cœur balance " chantonne la seconde.
- "Pas encore, Madame" rétorque le Monsieur du tac-au-tac, s'asseyant ostensiblement le plus loin possible des deux pies à présent devenues carpes.

Bien-sûr, parfois ça arrive, les coincés ont rempli la salle, le silence s'installe. Morale : t'es mal. Passe ton tour et repasse plus tard.

u

J'allais oublier les golfeurs. Il y a deux sortes de gens, ici ; les golfeurs et les autres.

Pour les premiers, ces héros des temps modernes , ces braves qui au péril de leurs shorts immaculés affrontent les mauvaises herbes, les caddies récalcitrants et l'angle dérangeant du soleil; nous profanes n'existons qu'à peine. Juste les oreilles alors; pour écouter leurs récits plein de suspense : les merveilleuses aventures de la baballe au fond du troutrou. Les golfeurs? Des idéalistes en quelque sorte; dévoués à l’illustre quête du plus que par fait, sans sciller svp.
Matin, midi, soir, un seul sujet de conversation: cette pétanque classieuse qu'ils tentent de faire passer pour un sport, histoire de se donner bonne conscience. Faut-il vraiment l'excuse de "faire quelque chose" pour se trimbaler sur le vert? Remarque, ils disent "jouer" au golf. S'ils admettent qu'ils jouent, tout espoir n'est pas perdu.

u

Les meilleurs, les plus drôles, ça fait des jours que je les observe. Un boys band, façon Laurel et Hardy. L'un déconne sans arrêt et l'autre est very sérious. Mais en fait, si tu regardes attentivement, c'est p't-être l'inverse (dans une autre vie, je serai camera invisible, avec mémoire intégrée, pour le plaisir de partager les truculents personnages de la vie).

Hardy: Un petit gras mais pas gros, avec des yeux de Huch'puppies. La quarantaine branchée. Quand il parle, c'est doucement. Le visage impassible. Mais à l'éclat de l'œil parfois, tu vois bien qu'il s'en passe des choses.
Celui qui déconne sans arrêt, Laurel a un beau sourire carnassier et est incapable de la boucler. Le regard vif et doux. C'est un play-boy sympa. Ses quarante-cinq ans, il les fait pas. Mais sûr qu'il les a fait. Il hésite. Sensibilité et désinvolture. Pudeur et exubérance.
Voilà les hommes mûrs de la nieuw génération, les premiers sur le marché. Il déclenchent au minimum un sourire irrépressible. Au mieux, ils arriveraient à dérider un car de golfeuses. Au hammam, ils ont failli me faire mourir de rire. Ma méfiance à la con à postposé notre rencontre. Toutes mes excuses. Moi aussi, comme les autres "nains", je me méfie des alcools forts, j'achète encore du rêve désabusif.

Si les "p'tits jeunes" amusent, séduisent par leur peau douce et leurs désirs brillants; la maturité, la culture, une certaine plénitude d'un âge qui n'a plus rien à prouver; c'est autre chose ! Finalement, le dernier soir, nous avons discuté tranquillement tous les trois autour du feu.

- "Schmatologue au sentier? " je demande…(traduisez: Grossiste en prêt-à-porter à Paris centre ?)
- " Non, producteur de film…léger" repond Hardy
- " En recrutement ?"
- "Ca t'interresse ?"
- "J'ai passé la date de péremption et j'suis pas équipée pour…"
- …rire "Tu peux venir voir …"
- "Non, mater non plus ça m'intéresse pas… y en a qui… ‘faut de tout pour faire un monde…"; puis on glisse vers des conversations plus neutres. Pas de femme, pas d'enfant, la paix ! Dans une autre vie, après camera, j'aimerais une vie comme ça. Je leur ressemblerais. Pas d'obligations, plaisirs, fêtes et Cie. Liberté j'écris ton nom.

Mais le regard de Laurel dit que lorsque tu veux stopper le jeu, personne ne te croit, et même toi, le ton juste, tu ne sais plus très bien où il est. Tu t'apperçois que ta personnalité s'est contrefaite de ses abus. La dérision devient cynisme. La solitude pèse, cesse d'être un choix. "L'amour" raillé tend maintenant à manquer.

La sagesse n'est pas ce qui peut nous arriver de pire dans la vie. Le pouvoir tient debout mais ne dit pas où aller. Chaque vie est un exemple, chaque exemple une leçon. Images du hasard , fragments et parenthèses, ce n'est pas fini. Même si pour cette fois ça suffit.

 

 

retour au menu

Tantine